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Loin dans les terres Intérieures
Alix regardait au loin sur la plaine, se demandant combien de temps encore il devrait rester dans l’attente. Il lui semblait qu’il y avait plusieurs heures déjà qu’il tournait en rond et il pestait contre cette perte de temps. Il avait d’autres choses plus importantes à faire et n’avait personne qui soit digne de confiance pour le remplacer ici. Ses hommes les plus efficaces avaient déjà des missions à accomplir qui, elles non plus, ne pouvaient pas souffrir le moindre retard.
Il s’adossa à la paroi rocheuse, ferma les yeux et tenta, pour la énième fois depuis son départ précipité du château de la famille Canac, de remettre son corps en meilleur état. Ses blessures avaient refusé, contrairement aux fois précédentes, de guérir complètement. Depuis deux semaines déjà, il essayait de réparer les dégâts, mais n’obtenait que de piètres résultats. Il avait même fait appel à Zevin et à ses dons de guérisseur, mais sans succès. Ce dernier lui avait cependant confié qu’il n’était pas certain que les seuls sortilèges de Mélijna soient en cause. Le Cyldias avait alors froncé les sourcils, feignant de ne pas comprendre. Bien qu’il ne fût pas dupe, Zevin avait tout de même expliqué :
« Les Cyldias désignés n’ont rien en commun avec ceux qui sont formés par Uleric, Alix. Le lien qui unit chacun d’eux à une Fille de Lune en particulier est extrêmement puissant. Je suis pratiquement convaincu que cette vieille magie fonctionne encore. Tu ne peux pas t’éloigner de Naïla, ni renoncer à la protéger, sous peine de voir la majorité de tes pouvoirs diminuer, voire disparaître. »
Têtu, Alix refusait toutefois d’accepter l’évidence. Croire que Mélijna avait considérablement augmenté ses facultés était plus facile que d’accepter son statut de protecteur. Il préférait ne pas penser aux conséquences qui découlaient nécessairement de sa nouvelle réalité. Jamais encore, il n’avait eu besoin d’autant de temps pour panser ses blessures. Avec dégoût, il regarda les plaies suintantes de ses mains.
Mélijna avait cru bon, juste avant de le laisser partir, de lui offrir un dernier supplice, les cloques de Bran. Ce sortilège, surtout utilisé en temps de guerre, empêchait les hommes de combattre à l’épée ; les paumes de leurs mains se couvraient de grosses ampoules qui se crevaient et ensuite s’infectaient sans jamais guérir. Incapables de tenir une arme et donc de se défendre, les combattants se faisaient tuer lâchement.
Zevin avait bien réussi à diminuer leur nombre, mais celles qui restaient refusaient obstinément de guérir. Ces mains, que le jeune homme fixait toujours en soupirant, ne lui permettaient plus de se défendre en combattant, ce qui le rendait vulnérable. Et comme sa magie était également touchée… Il avait dû modifier ses plans et s’effacer quelque peu de la circulation. En soupirant, il fit une nouvelle tentative de guérison, pour la forme, avant de reporter son attention sur les terres en contrebas.
Il se trouvait actuellement dans les Terres Intérieures, très loin au nord du continent. Quand il était rentré chez lui, de nuit, un messager l’attendait depuis deux jours déjà. Ce dernier avait réussi à convaincre Marianne, Dieu sait comment, qu’il ne pouvait pas partir sans avoir vu le maître de maison. Heureusement, car son message était de la plus haute importance : des mancius, des mutants guerriers, avaient été aperçus, se rassemblant en grand nombre, dans la partie septentrionale du continent. Il y avait longtemps que l’on n’avait vu des groupes de plus de dix individus à la fois. Le fait qu’ils soient soudain quelques centaines au même endroit impliquait - Alix en était convaincu - que quelqu’un cherchait une fois de plus à s’en faire des alliés. Ce qui tracassait le jeune Cyldias, c’est qu’il fallait pour s’assurer la loyauté de ces créatures leur promettre beaucoup, beaucoup d’or ou quelque chose de vraiment unique. Pour cette raison, il avait communiqué avec le seul mancius qu’il connaissait bien, Mayence.
Mayence était un mutant d’une trentaine d’années qu’Alix avait un jour sauvé d’une situation périlleuse. Il n’avait jamais compris ce qui l’avait poussé à lui donner un coup de main, mais une chose était certaine, il ne l’avait jamais regretté. Le mancius s’était immédiatement rallié à la cause d’Alix et avait mené plus d’une mission dans les groupes de mutants des Terres Intérieures. Les jeunes itinérants qui, comme lui, n’appartenaient à aucun clan se comptaient par dizaines ; il n’attirait donc pas l’attention, permettant à Alix d’obtenir de précieuses informations sur l’existence de ces créatures que la vie avait durement éprouvées. Par ailleurs, le fait que sa mutation n’ait pas été complétée lui donnait une allure moins repoussante qu’aux autres. Seule la moitié inférieure du corps de Mayence était mutilée ; ses jambes étaient curieusement arquées vers l’intérieur, couvertes d’écailles grises qui luisaient sous le soleil et terminées par des pieds palmés, utiles en certaines circonstances, mais souvent pénibles sur la terre ferme.
La majorité avait oublié qu’il n’y avait pas toujours eu des mutants sur la Terre des Anciens. Les mancius avaient fait leur apparition à la suite de la Grande Séparation et de la création des six autres mondes. Les grands Sages de l’époque avaient ensorcelé les passages pour que seuls des membres de leur cercle restreint ou des Filles de Lune puissent passer. Ceux qui refusaient de se plier aux nouvelles règles et essayaient tout de même de se rendre dans un monde différent du leur se voyaient sur-le-champ infliger une punition des plus cruelles. Leur corps subissait une profonde mutation qui ne leur laissait à peu près rien de leur apparence d’origine et empruntait leurs nouvelles caractéristiques au monde animal, en divers assemblages troublants.
Certains se retrouvaient couverts d’écailles ou de poils, ou voyaient se développer des défenses ou des cornes, des membres palmés ou griffus ou, encore, une longue queue touffue. Il y en avait qui marchaient désormais à quatre pattes, d’autres qui devenaient incapables de communiquer autrement que par gestes ou par onomatopées. La seule chose qui ne changeait pas d’une mutation à l’autre, c’est que personne ne pouvait reconnaître l’individu qui vivait auparavant dans ce corps. Était-ce ainsi pour chacun des mondes ? Seuls les effets du sortilège sur les humains étaient connus sur la Terre des Anciens…
Quand Alix avait fait venir Mayence à lui, ce dernier lui avait expliqué que les aînés avaient reçu une proposition alléchante de la part d’un seigneur, il ne savait pas lequel, et que les familles se réuniraient bientôt pour en discuter. En échange, le seigneur demandait la loyauté et l’aide guerrière contre un autre seigneur qui, lui aussi, montait une armée en vue de retrouver le trône d’Ulphydius. Alix lui avait demandé s’il pouvait être prévenu du moment et du lieu de ce grand rassemblement. La réponse était arrivée trois jours plus tard.
C’est ce rassemblement qu’Alix attendait du haut de son escarpement, mais il y avait un retard certain dans ce que lui avait annoncé Mayence. Normalement, tous les groupements auraient déjà dus être sur place. Se pourrait-il que sa présence ait été révélée et que les aînés aient modifié leur plan initial ? Mais les interrogations du jeune homme prirent fin brusquement. Des nuages de poussière apparurent sur la ligne d’horizon des quatre points cardinaux. Tous convergeaient vers le centre de la plaine, au pied du mont Vigas. Sans un bruit, Alix se volatilisa et reparut quelques secondes plus tard dans un endroit d’où il pourrait tout observer sans être découvert…
Les différents groupes arrivèrent dans une cacophonie assourdissante. Les cavaliers de chaque clan se jaugeaient du regard, et Alix comprit rapidement qu’il serait difficile d’obtenir un consensus. Il savait que les mutants avaient cessé d’être un seul et même clan plus de quatre siècles auparavant. À la suite de dissensions majeures, le premier groupe s’était scindé, puis les clans en résultant avaient fait de même jusqu’à ce que plus d’une cinquantaine de bandes se forment. Les mancius étaient reconnus pour leur entêtement et leur propension extrême à se battre entre eux. Les humains de la Terre des Anciens avaient longtemps pensé qu’ils avaient trop chassé ces êtres et qu’ils avaient ainsi provoqué leur disparition, mais la vérité était plutôt que les membres restants s’étaient dispersés dans les Terres Intérieures et continuaient à se faire la guerre, créant eux-mêmes leur rareté. Alors qu’il y avait des armées de dizaines de milliers de mancius au temps de Mévérick, ils n’étaient aujourd’hui pas plus de deux à deux mille cinq cents, répartis sur des milliers de kilomètres. Mais si leur nombre avait diminué, leurs aptitudes guerrières étaient toujours intactes et très recherchées. Leur grande endurance physique et leur soif de sang en faisaient des ennemis redoutables.
Alix regarda les groupes mettre pied à terre, attachant très solidement leurs montures pour ne pas qu’elles s’éloignent. Ces dernières, des valmyres, avaient la fâcheuse habitude de fausser compagnie à leurs maîtres. Peu importe ce que les mancius faisaient pour les domestiquer, jamais elles ne s’avouaient vaincues et saisissaient la moindre chance qui leur était offerte de retourner à l’état sauvage. C’était d’étranges bêtes ; courtes sur pattes, elles avaient la tête d’un cheval, mais une forte protubérance au front leur donnait l’air d’avoir foncé, tête baissée, dans un mur de pierre. Elles n’avaient pas de crinière et leur queue ressemblait davantage à celle d’un âne. Les quatre membres avaient trois doigts chacun, et étaient munis de griffes et non de sabots. Elles résistaient au froid du nord grâce à leur épaisse fourrure, qui était brun foncé sur le dos et blanche sur les pattes, le ventre et la tête, des yeux jusqu’aux naseaux. Alix se souvenait en avoir monté une, lors d’un voyage précédent dans ces contrés, mais il n’avait guère apprécié l’expérience.
Les chefs de chacun des clans s’étaient réunis au centre du rassemblement et attendaient vraisemblablement que celui qui leur avait demandé de venir se manifeste. Alix chercha des yeux le vieil homme qui était à l’origine de cette réunion et le découvrit bientôt. Il s’avançait lentement, son propre clan se scindant sur son passage pour lui ouvrir la voie. Il était beaucoup plus vieux que les mutants présents. Alix se demanda pour la première fois combien de temps ils pouvaient vivre. Est-ce que leur espérance de vie restait la même que celle des humains ou cet aspect était lui aussi modifié au moment de la transformation ?
Le jeune homme haussa les épaules. Ce n’était sûrement pas aujourd’hui qu’il obtiendrait une réponse à cette question. L’aîné, qui se nommait Afrion, selon ce que lui avait dit Mayence, était le dépositaire de l’histoire de ce peuple étrange et souvent traqué. Il avait la tête couverte de longs poils couleur paille, un nez qui rappelait celui du cochon et des membres couverts d’une espèce de gaine noire et lustrée, comme les carapaces des insectes. Il n’avait pas de mains, mais des pinces. Après avoir demandé le silence, il prit la parole dans le langage que les mutants utilisaient entre eux.
— Clans des Terres Intérieures, le moment est peut-être venu de prendre la place qui nous est due sur ce continent, c’est-à-dire la meilleure. Nous ne devrions pas avoir à fuir devant les humains, nous devrions les combattre pour avoir la chance de faire valoir nos droits. Nous n’avons pas toujours été des êtres repoussants et si dissemblables, nous avons tous en commun des ancêtres qui étaient des humains normaux, mais qui ont commis la bêtise de vouloir améliorer leur sort au détriment des lois qui régissaient notre monde. Aujourd’hui, plus que jamais au cours des dernières décennies, une occasion d’améliorer l’avenir de nos descendants s’offre à nous.
Des murmures de plus en plus audibles se répandirent dans les clans. Chacun attendait avec impatience qu’on leur explique quelle était cette si belle occasion. Afrion reprit la parole, après s’être tu quelques minutes. Il avait laissé les mancius faire les commentaires qui leur venaient spontanément à l’esprit, afin d’être certain qu’ils seraient à nouveau attentifs lorsqu’il en viendrait aux faits.
— Un seigneur est venu me voir, il y a deux semaines, pour me proposer un marché fort avantageux. Il nous demande de l’aider à défaire son plus grand rival, et ensuite de l’escorter tout au long de sa route vers l’intérieur du continent. Il cherche, comme tous les autres avant lui, le trône d’Ulphydius…
Les murmures devinrent plus perceptibles et l’assemblée commença à s’agiter dangereusement. Alix savait que le vieil homme devrait avoir un marché en or s’il ne voulait pas que les chefs de clans ne le destituent pour nommer quelqu’un d’autre à sa place. L’un des mancius du centre prit d’ailleurs la parole, après avoir échangé quelques mots avec ses congénères.
— Qu’y a-t-il dans cette proposition qui diffère de ce que l’on nous demande habituellement ? Je vous rappelle, Afrion, que c’est la même histoire qui se répète depuis plusieurs siècles. Les humains cherchent notre collaboration parce que nous connaissons mieux les Terres Intérieures qu’eux et que notre endurance et nos capacités guerrières dépassent de beaucoup les leurs, mais nous finissons toujours par être sacrifiés à la noble cause. Les humains, qui nous promettent chaque fois mer et monde, finissent par nous abandonner, nous laissant mourir de faim ou des blessures subies au combat, après nous avoir reproché de ne pas avoir réussi à détruire leurs ennemis et d’avoir échoué dans la recherche d’un trône que personne n’a jamais vu et qui n’existe peut-être même pas…
Des murmures approbateurs se répandaient dans la foule. Alix ne pouvait qu’admettre que telle était bien la réalité des siècles passés. Mais le Cyldias savait aussi qu’Afrion devait avoir un as dans sa manche pour désirer soumettre la proposition qu’il avait reçue, car il connaissait mieux que quiconque le passé de son peuple. De fait, il tendit les bras devant lui, incitant les mancius au calme.
— Le sire nous propose, contrairement à ses prédécesseurs, de signer collectivement un parchemin reconnaissant la propriété de nouvelles terres pour nos familles le long des sources d’eau salée, essentielles à notre longévité.
Alix ne manqua pas de noter cette précieuse information.
— Les humains n’auront d’autre choix que de partager ce qu’ils gardent jalousement pour eux. De plus, nous serons autorisés cette fois-ci à voyager avec notre clan entier et pas seulement avec les mâles en âge de se battre. Nous ne serons pas non plus obligés de traverser les chaînes de volcans qui nous sont si nocives ; il nous sera permis de les contourner, la seule restriction étant que le détour ne prenne pas plus d’une semaine chaque fois. Et enfin…
Alix remarqua que les murmures avaient cédé la place à des conversations à haute voix. Il ne savait pas, cependant, si le vent soufflait en faveur du vieil érudit. Afrion abattit finalement sa dernière carte.
— Certains pouvoirs nous seront donnés pour nous permettre de mieux nous défendre et de protéger nos proches.
Alix réprima un hoquet de stupeur. Jamais les Sages, du temps où ils supervisaient la Terre des Anciens, n’avaient accepté de transmettre la moindre parcelle de pouvoir à un mancius, quel qu’il soit, même si ces derniers en avaient souvent fait la demande en argumentant que cela leur était nécessaire pour assurer leur survie dans les terres sauvages du centre du continent. Mais les Sages objectaient chaque fois que ces êtres étaient à l’origine de leur propre malheur et qu’il était hors de question qu’ils donnent à des hors-la-loi des pouvoirs qui pourraient un jour se retourner contre le reste de la population. Par ailleurs, il fallait être extrêmement doué en magie pour être capable de transmettre des pouvoirs à un groupe de cette envergure, sans qu’il y ait de faux pas ou de débordements. Alix se demanda qui pouvait bien être capable d’un tel prodige, mais aussi pourquoi ce quelqu’un prendrait le risque que ce cadeau ne se retourne contre lui. Les mancius n’arrivaient que rarement à s’entendre entre eux, inutile, donc, de penser qu’ils, puissent s’entendre avec le reste du monde…
Tout à ses réflexions, le jeune Cyldias ne perçut pas immédiatement le début d’une altercation qui se déroulait non loin de l’endroit où il se trouvait. Toujours invisible, il se déplaça légèrement vers la gauche afin de voir les protagonistes.
Deux chefs de clan se tenaient devant Afrion et n’avaient pas du tout l’air de croire que l’offre était aussi alléchante que ce dernier le croyait. Un mancius ailé parlait maintenant très fort, postillonnant allègrement.
— Et moi, je vous dis que nous allons encore nous faire avoir. Une fois que ce seigneur aura obtenu ce qu’il désire, il fera comme tous les autres et nous tournera le dos. Nous aurons une fois de plus perdu des hommes pour rien… Je refuse de prendre ce risque.
— Moi aussi, ajouta le deuxième, un mancius aux longues cornes grises et à la fourrure d’un jaune criard. Je n’enverrai pas les rares mâles bien portants qu’il me reste à l’abattoir. Vous semblez oublier, cher Afrion, que ce n’est pas la première fois qu’un seigneur nous promet des pouvoirs. Inutile de vous rappeler que nous sommes toujours aussi démunis qu’il y a cinq siècles…
L’aîné tenta de calmer les deux mancius qui menaçaient de s’échauffer. Alix remarqua que le ton montait également dans les rangs des autres chefs. Certains semblaient prêts à prendre le risque, d’autres refusaient catégoriquement et parlaient déjà de repartir. Afrion haussa soudain le ton, tentant de couvrir les voix de plus en plus fortes.
— Quoi que chacun puisse penser, il serait souhaitable que vous preniez le temps de réfléchir en compagnie des membres de vos clans respectifs. Malgré ses imperfections, c’est une occasion qui risque de ne pas se représenter avant de très nombreuses années, peut-être même jamais. Vous savez aussi bien que moi que les sorciers capables de transmettre des pouvoirs comme ceux que nous désirons sont devenus extrêmement rares.
L’aîné se tut, observant ceux qui se tenaient près de lui et attendant leurs réactions. Le mancius à cornes parla.
— Justement, peut-on enfin savoir quel sorcier s’offre si généreusement ?
Il y avait du sarcasme dans la question, mais Afrion fit comme s’il ne l’avait pas perçu. Il semblait soudain mal à l’aise.
— Je ne crois pas qu’il soit nécessaire de vous le dire avant que vous ayez pris une décision réfléchie. Je ne voudrais surtout pas que…
Mais le mancius ailé l’interrompit.
— Je pense au contraire que le fait de savoir qui veut se jouer ainsi de nous est nécessaire. Je crois pouvoir affirmer que nous connaissons tous les sorciers restants sur ce continent, alors dis-nous lequel d’entre eux se croit si malin…
Afrion semblait de plus en plus incertain. Alors qu’il avait fait un discours enflammé quelques minutes plus tôt, il hésitait maintenant à continuer. Un autre mancius s’approcha, réclamant lui aussi des explications. Ce dernier avait les yeux sur le dessus de la tête, de même que quatre bras.
— Je suis d’accord avec Nivela. Je ne crois pas qu’il soit opportun de lancer notre peuple, déjà mal en point, dans une nouvelle guerre de territoire sans être certains que la récompense promise sera effectivement donnée le moment venu.
Un quatrième chef se joignit aux autres, puis un cinquième, jusqu’à ce qu’ils réclament tous un nom. Avec un soupir, Afrion laissa échapper un prénom qui déclencha une vague de commentaires encore plus forte que les précédentes. Alix lui-même sursauta ; il s’était attendu à entendre le nom de Wandéline, même s’il ne voyait pas à quel seigneur elle aurait pu jurer allégeance, ou d’Uleric, bien qu’il doutât des capacités magiques de ce dernier, ou encore de Foch, un homme étrange qui ne fréquentait plus le monde restreint de ceux qui savaient et que l’on tenait pour disparu depuis plusieurs années, mais que lui, Alix, croyait encore bien en vie et en pleine possession de ses moyens. Ce ne furent pas ces noms qui franchirent les lèvres du vieux mancius, mais celui de Mélijna…
La nouvelle n’avait rien de réjouissant. Elle impliquait que cette vieille harpie avait trouvé le moyen d’accroître substantiellement ses pouvoirs depuis quelques mois. Alix comprit que la sorcière devait donc aussi avoir trouvé le moyen d’ouvrir certains passages et posséder de nouvelles informations sur l’emplacement des trônes de Darius et d’Ulphydius. Lui et ses hommes devraient se montrer plus vigilants et tenter de mettre, eux aussi, la main sur ces informations afin de contrecarrer les plans de son frère.
À la pensée de ce dernier, son cœur se serra. Il lui faudrait bientôt rentrer. Il devait faire sortir la Fille de Lune de sa prison avant que son triste frangin ne réussisse à l’épouser de force. Pour ce qui est de la conception de l’héritier tant désiré, il se doutait qu’il devait déjà être trop tard. Un instant, il se redemanda pourquoi Alejandre l’avait laissé partir si vite, contrairement à son habitude, mais il renonça à comprendre.
Avec un soupir, il reporta son attention sur les mancius qui se disputaient maintenant avec ardeur. Certains brandissaient déjà les armes et menaçaient de réduire en miettes ceux qui oseraient accepter l’offre de l’odieux sire de Canac. D’autres grognaient, faisant clairement savoir qu’ils ne se laisseraient pas dicter leur conduite. Des femmes et des enfants se mêlaient à la discussion, craignant vraisemblablement pour la vie de leur conjoint et de leur père. Alix ne comprit bientôt plus rien à cette cacophonie, si ce n’est que certains engagèrent effectivement des combats, faisant ainsi honneur à leur réputation. Le jeune homme observa la scène pendant quelques minutes encore, avant de conclure qu’il ne tirerait rien de plus que ce qu’il savait déjà. Il n’avait nulle envie d’entendre encore une fois l’histoire des trahisons répétées de Mélijna envers les mancius, mais il admira malgré lui la ténacité de cette femme à revenir à la charge malgré ses erreurs passées.
Alors qu’il s’apprêtait à quitter la plaine, il aperçut Mayence, légèrement en retrait. Il pouvait donc partir sans crainte, le jeune mutant lui répéterait fidèlement ce qui se passerait dans les prochaines heures. Sans bruit et sans que personne ait jamais soupçonné sa présence, Alix regagna la péninsule où se situait son domaine…
* *
*
Son arrivée chez lui ne passa pas aussi inaperçue qu’il l’aurait souhaité. Comme si elle avait le don de double vue, Marianne apparut dans l’écurie quelques minutes à peine après qu’il eut dessellé son cheval. Il remercia intérieurement Zevin qui s’était occupé de l’animal durant sa courte absence et qui l’avait laissé paître à l’extrémité nord du domaine, en attendant que son maître revienne ; il avait ainsi pu rentrer sans utiliser la magie.
— Je peux savoir où tu es encore allé traîner ?
La colère déformait les traits de la jeune femme, mais Alix fit celui qui ne s’en rendait pas compte. Il n’avait pas de temps à perdre avec une nouvelle crise de jalousie. Il avait de nombreux ordres de missions à donner, il lui fallait voir Uleric dans les plus brefs délais et il devait organiser la fuite de la Fille de Lune, autant pour son bien-être à elle que pour le sien. Son corps tout entier le faisait souffrir, des blessures qu’il pensait guéries se rouvrant à tout moment.
Il était presque certain qu’Alejandre voudrait que la cérémonie se déroule à la prochaine pleine lune, ce qui lui laissait un peu plus de deux semaines pour trouver une solution et rassembler ses meilleurs hommes. Il devait également voir Madox le plus rapidement possible. Il ne savait pas encore si le jeune homme connaissait l’identité de la nouvelle Fille de Lune, mais il ne doutait pas un instant qu’il mettrait tout en œuvre pour lui sauver la vie quand il apprendrait qui elle était. Le Cyldias fut tiré de ses réflexions par la voie criarde de son épouse.
— Je t’ai posé une question, Alexis ! J’exige que tu me répondes, sinon je te jure que je parlerai de ton attitude à mon père et…
À la mention de son beau-père, Alix perdit patience.
Il devait faire de grands efforts chaque fois qu’il passait quelques jours à la maison pour ne pas céder à l’envie de tordre le cou de cette petite prétentieuse qu’il avait dû épouser. Il était temps qu’elle comprenne.
— Je veux que tu cesses immédiatement de me menacer d’aller te plaindre à ton père chaque fois que tu n’es pas satisfaite de la façon dont je gère ma vie et ce domaine. Je te signale, pour la millième fois au moins, que je ne suis pas un pantin de ton exécrable père ni l’un de tes anciens serviteurs, alors ne t’imagine pas que je sois obligé de te rendre des comptes, ni de me plier à tes moindres désirs. C’est à toi à t’accommoder de cette vie et non à moi à modifier mes habitudes…
Marianne l’interrompit, maintenant en larmes, et lui cria d’une voix d’enfant gâtée, avant de s’enfuir en courant vers la maison :
— Et moi qui croyais que tu m’aimais…
Alix resta une fraction de seconde bouche bée devant l’affirmation d’une pareille stupidité, avant de se replonger dans des réflexions beaucoup plus constructives concernant l’avenir de la Terre des Anciens.
* *
*
Alix était revenu en milieu de journée et avait profité de l’après-midi pour régler quelques affaires concernant le domaine. Le soleil se couchait à présent à l’horizon et il espérait que Mayence lui ferait dès ce soir un compte rendu de la fin de la réunion des mancius. Il n’eut cependant pas le loisir de penser bien longtemps au jeune mutant, car des éclats de voix lui parvinrent bientôt. Des hommes revenaient des champs et il semblait qu’il y avait des nouvelles fraîches. Alix tendit l’oreille, mais ne fit pas voir qu’il était là. Il se fia à son instinct qui lui disait qu’écouter serait plus enrichissant. Certains des hommes qui travaillaient pour lui pendant la semaine se rendaient dans les villages des environs pendant leurs congés et rapportaient, bien souvent à leur insu, des renseignements extrêmement utiles.
— Mais puisque je te dis que c’est exactement ce qui se passe en ce moment. Le sire de Canac tente de recruter des jeunes gens pour une certaine expédition. C’est Charlan qui me l’a dit, quand je l’ai croisé hier sur le chemin de Nasaq. Il dit qu’il y a des affiches dans toutes les tavernes de cette ville. Pas étonnant ! C’est le meilleur endroit pour ce genre de recherche : tous les bandits et les criminels de la péninsule finissent par s’y rendre au moins une fois par mois.
— Comment se fait-il qu’ils se risquent à recruter ainsi, lui et sa sorcière, sans se cacher ? Ils savent pourtant que ce genre d’annonce fait toujours renaître les radotages des vieillards, qui nous menacent alors de je ne sais combien de châtiments suprêmes et d’anciennes malédictions basées sur des légendes anciennes et des bribes de vérité.
— Oh, ils ne se vantent pas de leur projet sur les places publiques, seulement dans les endroits où ils savent qu’ils rencontreront une oreille attentive, mais surtout où personne n’aura jamais l’idée de les dénoncer à la Quintius. Tu sais comme moi qu’un travail aussi rentable ne court plus les rues depuis des lustres et que c’est une occasion en or pour certains. Personne ne risquerait de perdre une aussi belle chance, surtout que, depuis un certain temps, la Quintius a la mauvaise habitude d’oublier de verser les récompenses promises aux délateurs…
— Ouais, j’en ai entendu parler. Il semble que l’organisation soit dans une période difficile. Leurs grands prêtres rencontrent plus de résistance qu’ils ne le croyaient de la part des jeunes générations. Ces dernières tardent à se rallier, même sous la menace. Les jeunes pensent que le danger ne réside pas plus dans les Terres Intérieures que sur celles du littoral, contrairement à ce que véhicule la Quintius. Par ailleurs, il y a ces histoires de trônes et de magie qui ne cessent de refaire surface ces dernières années. Chaque semaine amène son lot de nouvelles informations sur le passé, et je dois avouer que certaines ont un étrange accent de vérité.
— Tu crois tout ce qu’on raconte sur les autres mondes, sur les Sages et les Filles de Lune ? demanda l’autre d’une voix où perçait l’incrédulité.
— Pour être honnête, je ne suis plus sûr de rien. Trop d’informations sont manquantes, mais je ne peux m’empêcher de croire, comme je viens de te le dire, qu’il y a une part de vérité dans tout ça.
Les deux interlocuteurs s’éloignèrent progressivement, jusqu’à ce que leur conversation ne soit plus qu’un murmure. Alix jura à voix basse. Une publicité comme celle que faisaient son frère et sa sorcière était la dernière chose dont il avait besoin en ce moment. Il savait que la meilleure façon de parvenir un jour à redonner vie à la Terre des Anciens était d’agir dans la clandestinité la plus totale. Moins les gens savaient, mieux c’était. Surtout en ce qui concernait le genre de racaille qui fréquentait Nasaq. S’il était vrai que c’était le meilleur endroit pour recruter des hommes qui n’avaient peur de rien, c’était aussi le lieu rêvé pour se faire poignarder dans le dos. Il n’y avait pas de loyauté dans cette ville de l’est, seul le tintement de l’or avait force de loi. Il n’y avait pas de place non plus pour la pitié ou l’apitoiement. Alix avait vu des hommes prêts à accomplir la pire des besognes, pourvu qu’ils soient grassement payés. On ne vivait d’ailleurs pas très vieux si l’on choisissait de s’attarder trop longtemps dans les environs sans raison valable.
Le fait que les garçons de ferme commençaient à se poser des questions sur les Filles de Lune, les Sages et les autres mondes voulait dire que les rumeurs se propageaient de plus en plus vite et que, bientôt, des questions embarrassantes referaient surface. Alix avait passé les dix dernières années de sa vie à inventer des défaites et des excuses pour ses absences prolongées, de même que pour certains événements étranges qui se passaient en sa présence ; il n’avait nulle envie de voir la situation empirer. Mais il n’eut guère le temps de s’apitoyer sur son sort, car une voix qu’il connaissait bien le tira de sa réflexion.
— Alors, cette visite au pays des monstres ?
Dans la bouche de Zevin, l’appellation péjorative n’avait rien de choquant. Alix savait que le jeune guérisseur avait de très bons amis parmi les mancius, et ces derniers ne se seraient pas offusqués outre mesure d’entendre la vérité aussi crûment. Le Cyldias se retourna en souriant.
— Pas terrible, mais tout de même instructive. J’attends un rapport de Mayence incessamment…
Alix raconta rapidement les faits saillants de la rencontre des clans avant de demander :
— Et toi, des nouvelles de la Fille de Lune ?
Zevin haussa un sourcil interrogateur, mais s’abstint de commenter le fait qu’Alix essayait de parler de Naïla comme si elle n’était qu’une vague connaissance.
— Oui, mais elles sont inchangées ; elle n’a toujours pas quitté sa cellule. Tu sais aussi bien que moi qu’il ne se pressera pas de lui donner une véritable chambre, afin de briser le plus possible sa résistance.
Alix soupira, détournant les yeux. Parler de la jeune femme l’indisposait. Il savait le calvaire qu’elle devait endurer, mais il était incapable d’y remédier dans l’immédiat.
— Pourquoi faut-il qu’elles arrivent toujours aussi démunies ? Si elle était née ici, elle serait déjà capable de se défendre et nous ne serions pas obligés de voler sans cesse à son secours, dit-il d’une voix exaspérée en se passant une main dans les cheveux.
Ce geste machinal lui arracha cependant une grimace de douleur. Ses paumes ne s’arrangeaient décidément pas.
— Nous pourrions nous concentrer sur des choses plus importantes…
Zevin garda le silence. Il s’inquiétait plus qu’il ne voulait l’avouer des problèmes de guérison de son ami. Si seulement Naïla pouvait s’échapper de ce château, il saurait enfin si elle était la véritable cause de cette incapacité.
— Qu’est-ce que tu feras lorsque tu auras enfin réussi à la sortir du château ? Tu veux toujours la conduire à Uleric ou tu accepteras la responsabilité de la protéger ?
Alix soupira. Plus que jamais, avec la découverte de ce que son frère avait proposé aux mancius, il voulait retourner à sa vie d’avant, celle qui ne faisait pas de lui un Cyldias désigné, gardien d’une Fille de Lune encombrante et incompétente. Il n’avait pas renoncé à son désir de se voir débarrassé de cette tâche, même s’il doutait de plus en plus que ce soit possible. Il répugnait cependant à confier la jeune femme aux bons soins d’un mage comme Uleric, mais il ne voyait pas qui d’autre pourrait s’en charger. Un instant, le nom de Foch traversa son esprit, comme cet après-midi, mais il le balaya d’un geste ; il ne savait même pas où ce dernier s’était réfugié et il doutait qu’il accepte pareille responsabilité. Wandéline, quant à elle, ne pouvait pas supporter sa présence, à cause de cette stupide histoire de grimoire volé qui remontait au début de sa vie d’adulte. Inutile de croire qu’il pourrait lui demander son aide.
— Je ne pense pas avoir réellement le choix. Si je ne lui amène pas, il me fera rechercher et je ne suis pas sûr d’être capable de passer inaperçu avec elle. Seul, ce n’est pas un problème, mais là…
Après un bref regard vers le ciel devenu noir, il annonça simplement :
— Je pense qu’il vaudrait mieux commencer par trouver le moyen de la sortir du château. Pour le reste, on verra ensuite…